Scroller nous rend con – Réapproprions-nous notre attention !

Scroller de longues heures sans but nous rend con, c’est un fait. Mais scroller pourrait bien aussi devenir un acte politique ! Rien de moins. Parce que oui, scroller, c’est produire de la valeur (mais pas pour soi). Lorsque nous scrollons sans fin, allongé·es sur notre canapé, nous ne “décompressons” pas. Nous travaillons. Et gratuitement en plus ! Notre attention, notre temps et nos micro-réactions nourrissent des régies publicitaires qui, elles, ne souffrent ni de fatigue cognitive ni de crise existentielle. Pendant que nos capacités de concentration s’érodent, le capitalisme numérique prospère. L’échange est d’une clarté presque indécente.

Et le problème principal n’est pas le scroll, mais la capture de notre attention (qui devrait servir NOS intérêts et pas ceux des entreprises qui nous vendent du rêve – enfin, leurs rêves). Il ne s’agit pas ici de moraliser ni de prôner une improbable (impossible ?) ascèse numérique. Le scrolling est une réponse rationnelle à un monde épuisant. Le vrai problème commence lorsque nous abandonnons toute intention et laissons les algorithmes décider de ce qui mérite notre curiosité et notre attention.

Plutôt que d’arrêter de scroller et nous couper de cette stratégie de lâcher-prise, une autre voie existe : détourner cette habitude pour nourrir nos ressources intellectuelles, culturelles et cognitives. Même geste, autre camp (le nôtre).

Ce que produit le scroll… selon qui le pilote

Quand ce sont les algorithmes qui guident le scrollQui s’enrichit réellementQuand je scrolle avec une intention claireQui s’enrichit réellement
Je regarde 20 vidéos courtes sans m’en souvenirLes plateformes publicitairesJe sélectionne quelques contenus en lien avec un sujet que je veux comprendreMoi
Je consomme des contenus émotionnels et répétitifsLes algorithmes de captationJe nourris une question, une curiosité, une recherche en coursMoi
Mon attention est fragmentée en permanenceLes industries du clicJ’entraîne ma capacité à faire des liens et à approfondirMoi
Je passe d’un sujet à l’autre sans fil conducteurLes modèles économiques de la distractionJe construis progressivement une compréhension plus solideMoi
Je termine fatiguée et saturéeLes actionnaires du numériqueJe termine avec des idées, des références, parfois des envies de lireMoi
Je confonds information et connaissanceLes producteurs de contenus creuxJe transforme des contenus courts en portes d’entrée vers des savoirs plus exigeantsMoi

I. Scroller, c’est travailler gratuitement

scroller rend con

Une économie fondée sur la captation de l’attention

Chaque minute passée à scroller alimente un système parfaitement rôdé. Notre attention est la matière première d’un capitalisme numérique qui prospère sur la distraction permanente. Likes, temps de visionnage, micro-réactions : tout est enregistré, analysé, monétisé. Pendant que nous “nous reposons”, d’autres accumulent de la valeur. Ce modèle économique ne repose ni sur notre intelligence ni sur notre émancipation, mais sur notre disponibilité mentale.

L’illusion du choix et la délégation de la curiosité

Les algorithmes prétendent nous montrer ce qui “nous correspond”. En réalité, ils optimisent ce qui nous retient. Ce glissement est décisif : nous ne choisissons plus ce que nous voulons comprendre, explorer ou approfondir. Nous déléguons notre curiosité à des systèmes opaques dont l’objectif n’est pas la culture, mais la rétention.

Un appauvrissement cognitif, intellectuel et culturel organisé

Le risque n’est pas anecdotique. À force de consommer des contenus courts, émotionnels et décontextualisés, notre rapport au savoir se transforme. La capacité à soutenir l’attention, à lire des textes complexes, à relier des idées, s’érode progressivement. L’imaginaire s’appauvrit, la pensée critique s’émousse, la culture se réduit à des fragments recyclables à l’infini qui se transforment en poncifs qu’on ne réinterroge jamais. Ce n’est pas une dérive individuelle : c’est un effet systémique. Continuer à se laisser guider par les algorithmes, c’est accepter une forme d’abrutissement doux et confortable ; et donc fondamentalement dangereux.

Les risques à moyen terme d’un scrolling piloté par les algorithmes

  • Érosion de la capacité d’attention : la consommation continue de contenus courts fragmente l’attention et rend de plus en plus difficile la lecture, l’écoute ou l’analyse de formats longs et exigeants.
  • Affaiblissement de la pensée critique : lorsque les contenus sont choisis pour leur pouvoir de rétention et non pour leur qualité, la capacité à questionner, contextualiser et hiérarchiser l’information diminue.
  • Réduction de la culture générale : le savoir devient morcelé, dépolitisé, souvent décontextualisé. On accumule des bribes sans construire de compréhension globale.
  • Appauvrissement de l’imaginaire : les mêmes récits, codes et esthétiques circulent en boucle, limitant la créativité et la capacité à penser autrement.
  • Dépendance accrue aux dispositifs numériques : plus l’algorithme décide moins l’autonomie intellectuelle est exercée. La curiosité devient réactive plutôt que choisie.
  • Normalisation de l’abrutissement doux : l’appauvrissement cognitif est perçu comme normal, voire inévitable, alors qu’il résulte de choix économiques et politiques précis.

II. Le vrai problème n’est pas le scroll, mais l’abandon de l’intention

Contrairement au discours dominant, notre cerveau n’est ni paresseux ni “abîmé”. Il fait exactement ce pour quoi il est conçu : économiser de l’énergie, chercher de la nouveauté, répondre aux stimuli saillants. Le scrolling exploite ces mécanismes naturels. Le problème ne vient donc pas de notre fonctionnement cognitif, mais du contexte dans lequel il est capturé.

L’attention n’est pas une ressource infinie, mais elle n’est pas non plus spontanément déficiente (si vous voulez comprendre comment fonctionnent vos capacités attentionnelles, écrivez-moi un petit mot et j’écrirai un article spécifique sur ce sujet). Elle se structure autour d’un but. Or, le scroll dirigé par les algorithmes court-circuite cette dynamique : il enchaîne des contenus sans projet, sans hiérarchie, sans continuité. Progressivement, nous cessons de choisir ce que nous voulons comprendre. L’intention – moteur de l’apprentissage, de la mémoire et de la pensée critique – est remplacée par une réactivité permanente.

En neuropsychologie, l’intention joue un rôle central dans l’encodage en mémoire, la consolidation des connaissances et la capacité à faire des liens. Sans elle, l’information glisse. Ce que nous consommons ne s’intègre pas. Nous ne devenons pas tout à fait “plus bêtes” mais moins autonomes intellectuellement. La différence est de taille : un esprit sans intention est plus facile à orienter, à polariser (et je crois que les actualités illustrent parfaitement ce point), à fatiguer, à vider.

cerveau et attention

Reprendre l’intention, ce n’est pas se discipliner : c’est se réapproprier les capacités de notre cerveau. Il ne s’agit pas de contrôler chaque minute mais de redonner une direction minimale à nos usages. L’intention transforme le même geste – scroller – en activité cognitive radicalement différente.

III. Construire son programme d’étude personnel pour reprendre la main sur son cerveau

Transformer le scrolling en enrichissement intellectuel ne repose pas sur la volonté mais sur une méthode simple : créer son programme personnel d’étude. Il s’agit de structurer volontairement une curiosité, un intérêt, un projet créatif… afin que le temps passé en ligne cesse d’être une errance et devienne un apprentissage cumulatif. Voici comment procéder, étape par étape.

Construire son programme d'étude personnel pour reprendre la main sur son attention

Étape 1 — Choisir le sujet

Choisissez un sujet d’étude unique, en lien avec une question qui vous touche réellement, qu’elle soit personnelle ou professionnelle. Le thème doit être précis et l’objectif pas forcément utilitariste (par exemple, on peut apprendre une langue pour le plaisir d’échanger avec d’autres et/ou pour évoluer dans son job). Le sujet doit être suffisamment vaste pour pouvoir être exploré sur plusieurs semaines. Et surtout, il doit susciter en vous un réel désir de compréhension, de l’enthousiasme et un petit souffle de liberté dans vos neurones.

Étape 2 — Fixer la durée (en restant réaliste)

Un programme d’étude personnel n’a pas pour vocation d’être extensible à l’infini. Il doit être adapté au sujet et à vos contraintes temporelles (non, on ne peut pas acquérir les connaissances d’un astro-physicien en 3 mois quand on bosse et qu’on a 3 enfants à charge – même si on est passionné·e !!). Il peut durer un mois, un trimestre ou un an (ou plus, soyons fous !). Et puisque personne ne vous oblige à rien, c’est à vous de rectifier le tir quand ce sera nécessaire, à vous de relancer la machine quand elle s’essoufflera, à vous encore de décider de vous arrêter à un moment ou à un autre.

Étape 3 — Sélectionner peu de ressources

Pour commencer, sélectionnez peu de ressources (un livre, un podcast, un compte insta, une chaîne youtube…). C’est ici que le scrolling retrouve une fonction utile. Les réseaux sociaux, vidéos courtes et articles sur internet servent à repérer des références : livres, conférences, podcasts, spécialistes, concepts clés. L’objectif n’est pas d’accumuler mais de sélectionner quelques ressources centrales qui constitueront l’ossature de votre programme. À ce stade, mieux vaut peu de ressources bien choisies que des listes interminables. Soyez particulièrement vigilant·e à ce stade parce que, puisque les algorithmes sont entraînés pour ça, ils vont commencer à vous proposer encore plus de contenus de la même chose. Si vous n’y prenez pas garde, vous serez bientôt envahi·e (de nouveau) par une multitude de choses sans intérêt et sans lien les unes avec les autres.

Étape 4 — Définir un rythme d’étude compatible avec votre vie réelle

Par exemple, limitez-vous à 20 à 30 minutes, 2 à 3 fois par semaine. Dans la mesure du possible, intégrez ces temps dans des moments déjà disponibles : transports, soirées calmes, pauses, salles d’attente… Et si vous vous apercevez que ce n’est pas faisable, c’est que votre programme est mal calibré ou trop ambitieux. Recommencez jusqu’à ce que vous trouviez votre rythme parfait.

Formalisez vos sessions noir sur blanc : un objectif général, quelques questions clés, les ressources principales et une organisation simple dans le temps (par exemple : un thème ou une ressource par semaine). Cette structuration peut paraître scolaire mais elle vous servira à suivre un fil conducteur et à maintenir votre attention tout au long des semaines.

Étape 5 — Garder des traces (mais indispensables)

Choisissez un support unique (carnet, document, notes sur votre ordinateur) et après chaque session, notez : une idée importante, une question pour la prochaine session, un lien avec quelque chose que vous connaissez déjà… Pas la peine de prendre des notes exhaustives, soyez concis·e et clair·e (et vice versa).

garder des traces

Étape 6 — Clore le programme

À la toute fin de votre programme d’étude, écrivez une page ou quelques paragraphes avec :

  • ce que vous avez compris
  • ce qui a changé dans votre manière de penser
  • ce que vous voulez approfondir

Il est indispensable de prévoir une forme de restitution : prises de notes, synthèses écrites, journal de réflexion ou projet final modeste. Ce travail de reformulation transforme l’information en connaissance et marque la différence entre consommer du contenu et apprendre réellement. Ainsi construit, un programme personnel d’étude vous permettra de détourner le scrolling de sa logique marchande pour en faire un outil d’émancipation intellectuelle, méthodique et durable.

IV. Résister par la culture : un geste intime et politique

Développer ses ressources intellectuelles est aujourd’hui présenté comme un loisir un peu suspect, presque élitiste. Il faudrait se détendre, consommer du contenu “léger”, surtout ne pas compliquer les choses. Penser trop, comprendre trop, faire des liens : tout cela fatigue, paraît-il. Pourtant, dans un monde qui simplifie à outrance, décider de nourrir sa pensée relève déjà de la dissidence douce. Lire, apprendre, approfondir n’ont rien d’innocent : ce sont des actes d’émancipation.

Un homme – ou une femme – averti·e en vaut deux !

L’abrutissement contemporain n’est pas une dérive accidentelle. Il est organisé, industrialisé, optimisé. Il prend la forme d’un flux constant de contenus faciles à avaler, immédiatement oubliables, parfaitement conçus pour nous maintenir juste assez stimulé·es pour ne pas décrocher mais jamais assez pour comprendre, décortiquer des sujets en profondeur, remettre en question nos certitudes, aller vers l’autre… Le génie du système, c’est de nous convaincre que cet appauvrissement est une affaire de goût personnel voire de manque de volonté. Pendant ce temps, l’esprit critique s’use, doucement, sans bruit.

Résister par la culture : un geste intime et politique

Réhabiliter la curiosité, dans ce contexte, n’a rien d’inoffensif. La curiosité véritable – celle qui creuse, qui insiste, qui relie – est profondément subversive. Elle fait perdre du temps au capitalisme, complique les récits simplistes, résiste aux réponses prémâchées, fait la place aux nuances (non, le monde n’est pas blanc ou noir, les gens ne sont pas ou des idiots ou des génies…). Une personne curieuse est une personne moins prévisible, moins docile, plus difficile à enfermer dans des catégories marchandes ou des opinions prêtes-à-porter.

Alors non, il ne s’agit pas uniquement de devenir plus érudit·e ou de collectionner les savoirs comme des trophées. Il s’agit de reprendre possession de notre attention, de notre imaginaire, de notre capacité à penser par nous-même au lieu de rabâcher les discours prédigérés qu’on nous sert à longueur de clic ou d’émissions de faux débat. C’est un geste intime, discret et pourtant, éminemment politique.

Conclusion

Personne ne viendra récupérer votre attention à votre place. Ni les plateformes, ni les pouvoirs publics, ni une application de bien-être vaguement ésotérique. Si vous laissez votre cerveau en libre-service, quelqu’un d’autre se chargera de l’exploiter. Et il le fera très bien, avec des algorithmes performants, des contenus séduisants et cette petite impression confortable de ne rien avoir à décider.

Se révolter, ici, ne signifie pas tout casser ni disparaître dans une cabane sans Wi-Fi (quoique : ces trois solutions sont largement compatibles). Cela commence par des gestes minuscules mais déterminants : choisir ce que l’on apprend, refuser de confondre distraction et repos, décider que son attention mérite mieux qu’un flux optimisé pour la publicité. Reprendre le pouvoir sur son cerveau, c’est reprendre le pouvoir sur sa vie – sur ce que l’on comprend du monde, sur ce que l’on accepte, sur ce que l’on refuse.

Alors oui, continuez à scroller si vous le voulez. Mais faites-le pour vous. Pour nourrir votre pensée, affûter votre regard, enrichir votre imaginaire. Transformez ce temps confisqué en ressource personnelle. L’enjeu n’est pas la culture pour la culture mais la lucidité. Et la lucidité, dans un monde qui préfère les esprits fatigués et dociles, est un acte révolutionnaire.

coach de vie

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout ! J’espère que cet article vous a plu. N’hésitez pas à m’écrire dans la section « commentaires » vos réflexions sur ce sujet.

Cet article a 2 commentaires

  1. Alexis

    Très instructif, une fois de plus.

    Merci Marie 🙂

    1. Marie

      Merci Alexis. Appelons-nous bientôt ; j’ai une invitation pour toi :-D.

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