Dans de nombreuses associations, les tensions entre salarié·es et bénévoles peuvent être interprétées comme des difficultés relationnelles. En réalité, elles relèvent le plus souvent d’un problème de cadre. Lorsque les rôles, les pouvoirs et les responsabilités ne sont pas explicitement définis, les malentendus deviennent inévitables : qui décide ? qui met en œuvre ? qui représente l’association ? qui est responsable juridiquement ?
La coexistence de trois figures – salarié·es, bénévoles de gouvernance, bénévoles opérationnel·les – crée une richesse démocratique indéniable. Mais elle suppose une architecture bien définie. Clarifier les rôles n’est donc pas une démarche purement bureaucratique. C’est ce qui permet de transformer des tensions diffuses en coopération structurée au service du projet associatif.
Table des matières
1. Distinguer clairement les rôles
Avant de chercher à résoudre les tensions, il est indispensable de clarifier les statuts. Dans une association, trois figures coexistent souvent : les salarié·es, les bénévoles de gouvernance et les bénévoles sur le terrain. Chacune dispose d’une légitimité propre mais elles n’exercent ni le même pouvoir ni les mêmes responsabilités. La confusion entre pouvoir politique, pouvoir hiérarchique et pouvoir d’agir constitue l’une des principales sources de conflit.
| Critères | Salarié | Bénévole de gouvernance (CA / Bureau) | Bénévole « terrain » |
|---|---|---|---|
| Fondement de l’engagement | Contrat de travail | Mandat électif ou statutaire | Engagement volontaire |
| Cadre juridique principal | Code du travail | Statuts + règlement intérieur | Statuts + charte d’engagement |
| Lien de subordination | Oui (pouvoir de direction, contrôle, sanction) | Non | Non |
| Nature du pouvoir | Pouvoir hiérarchique (dans le cadre des délégations) | Pouvoir politique et stratégique | Pouvoir d’agir dans un cadre défini |
| Champ d’intervention | Mise en œuvre opérationnelle | Orientation stratégique, contrôle, représentation légale | Réalisation d’actions concrètes |
| Pouvoir de décision | Décision opérationnelle par délégation | Décision stratégique et budgétaire | Aucun pouvoir décisionnel sauf délégation explicite |
| Responsabilité juridique | Responsabilité professionnelle (et parfois pénale selon fonction) | Responsabilité civile et financière liée au mandat | Responsabilité limitée à l’action confiée |
| Rémunération | Oui | Non | Non (défraiement possible mais impérativement proportionné aux frais réels) |
| Temps d’engagement | Défini contractuellement | Variable selon mandat | Variable selon disponibilité |
| Évaluation / redevabilité | Entretien professionnel, hiérarchie | Redevable devant l’AG | Redevable devant le responsable d’activité |
| Fin de mission | Démission, rupture conventionnelle, licenciement | Fin de mandat, démission | Fin d’engagement, décision statutaire |
| Risques en cas de confusion | Surcharge, conflits de loyauté | Ingérence dans la gestion quotidienne | Requalification en contrat de travail si subordination caractérisée |
| Enjeu clé | Clarté des délégations | Distinction stratégie / gestion | Cadre d’action explicite et sécurisé |
2. Comprendre les tensions : des désaccords structurels plus que personnels
Dans la plupart des associations, les tensions entre salarié·es et bénévoles ne relèvent souvent pas de conflits de personnes (enfin, au début mais si elles ne sont pas traitées, elles peuvent dégénérer en conflit relationnel). Elles prennent racine dans des ambiguïtés structurelles : zones grises dans les pouvoirs, absence de délégations claires, cultures professionnelles différentes. Autrement dit, ce sont des désaccords d’organisation avant d’être des désaccords d’ego.

2.1 Différences de statut et de pouvoir
Un·e salarié·e est juridiquement responsable de l’exécution : soumis·e à des obligations de résultat, à des contraintes réglementaires, à une charge opérationnelle continue. Un ou une bénévole de gouvernance, détient le pouvoir politique : fixer les orientations, voter le budget, contrôler l’action. Lorsque ces deux légitimités ne sont pas distinguées, les salarié·es peuvent se sentir entravé·es dans leur action, tandis que les administrateur·rices peuvent avoir le sentiment d’être tenu·es à l’écart du projet porté.

2.2 Le flou décisionnel génère des tensions
Une question revient sans cesse : qui décide de quoi ? Qui représente l’association à l’extérieur ? Qui tranche en cas de désaccord ? L’absence de chaîne de décision formalisée alimente les malentendus. Le manque de clarté sur les rôles produit des tensions chroniques et une perte d’efficacité.

2.3 Reconnaissance et cultures professionnelles
Enfin, les salarié·es et les bénévoles ne mobilisent pas toujours les mêmes codes. Les premiers fonctionnent souvent avec des procédures, des plannings, des comptes rendus. Les seconds privilégient parfois l’informel et la spontanéité militante. L’absence de reconnaissance mutuelle fragilise l’engagement des deux côtés.
Nommer ces écarts structurels est une étape décisive. C’est ce qui permet de sortir d’une lecture psychologisante (parfois même « affective ») pour entrer dans une démarche d’organisation consciente.
3. Prévenir les tensions : les outils structurants
Prévenir les tensions ne relève ni de la bonne volonté ni du “bon climat”. Cela suppose des outils formels, partagés et régulièrement actualisés. Les associations qui fonctionnent de manière apaisée ne sont pas celles où il n’y a pas de désaccords, ce sont celles où les règles du jeu sont explicites.
3.1 Formaliser les rôles et les responsabilités
Premier levier : écrire.
Fiches de poste pour les salariés mais aussi fiches de mission pour les bénévoles « opérationnels « terrain ». Lettre de mission pour les administrateur·rices. Règlement intérieur précisant les délégations accordées à la direction salariée. Charte d’engagement rappelant les valeurs et les comportements attendus. Cet arsenal peut paraître lourd pour les petites associations mais cela peut régler bien des tensions avant qu’elles ne dégénèrent.
Cette formalisation ne doit pas rigidifier l’action mais bien sécuriser les personnes. Il est vital de clarifier les responsabilités et les niveaux de décision. L’utilisation de documents simples mais précis évite les conflits d’interprétation.

3.2 Clarifier la chaîne de décision
Un outil particulièrement efficace consiste à expliciter la répartition des rôles autour d’une même tâche : qui décide ? qui propose ? qui exécute ?
Voici une trame type de formalisation :
| Exemples d’actions, de décisions | Qui propose ? | Qui décide ? | Qui exécute ? |
|---|---|---|---|
| Élaboration du budget annuel | Direction salariée | Conseil d’Administration | Équipe salariée |
| Organisation d’un événement public | Chargé·e de projet salarié·e + bénévoles opérationnel·les | Direction (dans le cadre du budget voté) | Bénévoles opérationnel·les + salarié·e référent·e |
| Modification des orientations stratégiques | Bureau / CA | Conseil d’Administration | Direction salariée (mise en œuvre) |
| Recrutement d’un salarié | Direction | CA (validation finale) | Direction (processus opérationnel) |
| Lancement d’une nouvelle action locale | Bénévole opérationnel·le ou salarié·e | Direction (si conforme à la stratégie) ou CA (si impact budgétaire majeur) | Équipe mixte |
Ce type de tableau peut être travaillé collectivement en séminaire ou en CA. Il rend visibles les zones grises et oblige à trancher.
Voici une trame téléchargeable que j’utilise dans mes accompagnements, inspirée des trames RACI traditionnelles orientées « entreprises ». J’ai ajouté une colonne (un « C » supplémentaire) pour tenir compte des spécificités du secteur associatif.
3.3 Mettre en place des espaces mixtes structurés
Au-delà des documents, la prévention passe par des instances hybrides : comités « projets » qui associent le CA, l’équipe salariée et les bénévoles ; séminaires stratégiques ; réunions de coordination régulières avec des comptes rendus partagés.
La Fonda souligne l’importance d’une communication interne structurée pour éviter les silos. Réunions formalisées, canaux d’information clairement identifiés, possibilité d’exprimer un désaccord dans un cadre sécurisé : ces éléments réduisent fortement les tensions latentes.
Poser un regard stratégique sur votre structure
En réalité, prévenir les tensions revient à faire un choix politique : accepter que la coopération ne soit pas spontanée mais qu’elle mérite un minimum d’organisation. C’est en distinguant clairement pouvoir stratégique, responsabilité hiérarchique et capacité d’agir que l’association construit une gouvernance mature et durable.
4. Gérer un conflit
Mais même avec des cadres bien définis, un conflit peut surgir. L’enjeu n’est pas de l’éviter à tout prix mais de le traiter avec méthode. La gestion improvisée – discussion informelle, prise de parti rapide, évitement – aggrave souvent la situation. Une approche structurée protège à la fois l’association et les personnes (qu’elles soient impliquées ou seulement spectatrices de ce qui se passe).
Étape 1 : Clarifier les faits et les statuts
Il s’agit d’abord de distinguer les faits des interprétations. Qui est concerné ? Dans quel cadre intervient la personne : salarié·e, administrateur·rice, bénévole ? Quels textes s’appliquent (contrat de travail, statuts, règlement intérieur) ? Documenter les dates, les décisions et les échanges évite les récits contradictoires.
Exemple 1 : Un administrateur critique publiquement une directrice salariée lors d’une réunion en contestant sa manière d’organiser un événement.
→ Vérifier : cette directrice agit-elle dans le cadre d’une délégation validée par le CA ? L’administrateur intervient-il sur un sujet stratégique ou opérationnel ?
Étape 2 : Organiser un échange cadré
Deux temps sont nécessaires.
D’abord des entretiens séparés pour entendre chaque partie sans jugement. Puis une rencontre commune avec des règles explicites et partagées : temps de parole équitable, centration sur les faits, recherche de solutions. L’animation peut être assurée par la présidence ou un tiers interne formé – dans d’autres cas, il faudra faire appel à une médiation externe.
Dans l’exemple 1, la rencontre peut permettre de rappeler la distinction stratégie/gestion : le CA fixe le cap et la direction met en œuvre

Étape 3 : Choisir un mode de résolution adapté à la situation
Selon la situation, plusieurs issues sont possibles : médiation interne, rappel formel des délégations, ajustement de fiche de mission, ou, si nécessaire, application des procédures prévues.
Exemple 2 : Un bénévole opérationnel refuse de suivre les consignes de sécurité imposées par une salariée coordinatrice
→ Rappel du cadre : absence de lien de subordination mais obligation de respecter les règles internes.
→ Entretien individuel puis rappel écrit des règles communes.
→ En dernier recours, fin de mission conformément aux statuts.
Traiter un conflit de manière structurée envoie un signal fort : l’association protège son projet collectif et toutes les personnes qui œuvrent en son sein quel que soit leur statut. Le désaccord devient alors un moment de clarification organisationnelle plutôt qu’un facteur de division.

5. La coordination des bénévoles : reconnaître la valeur de la fonction
Dans les associations où le bénévolat est central, la coordination n’est pas un “à-côté” du poste salarié. C’est un cœur de métier. Le/la coordinateur·rice n’est ni un·e simple exécutant·e ni un·e chef·fe hiérarchique des bénévoles : cette fonction est le pivot qui rend l’engagement possible, fluide et durable.
Reconnaître ce travail suppose d’abord de le nommer. La coordination comprend au minimum quatre dimensions : organiser (définir des missions claires, construire un rétro-planning partagé), animer (transmettre le sens et la vision), accompagner (soutenir la montée en compétences), agir aux côtés des bénévoles pour maintenir une légitimité de terrain.
Concrètement, plusieurs leviers sont actionnables :
- intégrer explicitement le temps de coordination dans la fiche de poste et dans la charge de travail des personnes concernées
- budgéter ce temps dans les réponses aux appels à projets
- créer des “cadres porte d’entrée” pour sécuriser l’arrivée des nouveaux bénévoles
- formaliser des temps réguliers d’échange (réunions d’équipe mixtes, bilans d’action)
- former les administrateur·rices à la posture employeur et aux enjeux RH
Une coordination reconnue et financée est un investissement stratégique. Elle conditionne la stabilité des équipes, la qualité des actions et la fidélisation des bénévoles. Et dans le contexte actuel de baisse des subventions publiques, les associations en ont bien besoin.
6. Transformer la tension en maturité organisationnelle
Une association ne gagne pas en solidité en supprimant les tensions mais en les utilisant comme des révélateurs de ses angles morts. Voici quelques leviers concrets pour transformer les frictions en apprentissages collectifs :
1. Instituer un retour d’expérience systématique
- Après chaque conflit significatif, organiser un temps d’analyse à froid.
- Identifier : quelle règle manquait ? quelle délégation était floue ? quel espace de dialogue était absent ?
- Formaliser les ajustements décidés (procédure, fiche de mission, règlement intérieur).
2. Réviser régulièrement les cadres écrits
- Actualiser chaque année les fiches de poste des salarié·es et des bénévoles.
- Clarifier les délégations du CA vers la direction.
- Vérifier la cohérence entre statuts, règlement intérieur et pratiques réelles.
A ce propos, les recommandations d’Associations.gouv.fr rappellent l’importance d’une gouvernance conforme aux textes pour sécuriser l’intérêt général.
3. Développer une culture de la reconnaissance mutuelle
- Valoriser publiquement les contributions, qu’elles soient salariées ou bénévoles.
- Rendre visibles les compétences développées.
- Créer des temps de convivialité structurés (autour d’un projet commun, par exemple), pas uniquement informels.
4. Former les acteurs clés
- Sensibiliser les administrateur·rices à leur rôle stratégique (et non opérationnel).
- Former les coordinateur·ricess à la gestion des conflits et à l’animation d’équipe.
- Outiller les bénévoles « terrain » (même ponctuel·les) sur leurs responsabilités.
5. Assumer un pilotage politique clair
- Distinguer explicitement stratégie, gestion et mise en œuvre.
- Rappeler que la coopération n’est pas spontanée : elle s’organise.
Une tension bien traitée devient ainsi un indicateur de croissance. Elle signale que l’association entre dans une phase de structuration plus consciente, plus démocratique et plus robuste.
Conclusion
La relation entre l’équipe salariée, les bénévoles de gouvernance et les bénévoles opérationnel·les n’est ni un détail organisationnel ni une simple question d’ambiance interne. Elle touche au cœur du projet associatif : sa capacité à articuler engagement militant, responsabilité juridique et efficacité collective.
Clarifier les rôles, formaliser les délégations, structurer la coordination et traiter les conflits avec méthode ne relèvent pas d’une bureaucratisation excessive. Ce sont des actes de lucidité qui doivent être pensés même dans les petites associations.
Une association mature est celle qui distingue clairement le pouvoir politique, le pouvoir hiérarchique et le pouvoir d’agir. C’est à cette condition qu’elle peut préserver l’engagement, sécuriser son fonctionnement et déployer toute sa puissance collective au service de l’intérêt général.

