Depuis fin septembre 2026, impossible de passer à côté : les lycéen·nes sont dans la rue. Le mouvement a pris de l’ampleur en quelques jours, rejoint par d’autres luttes. Je ne vais pas parler ici des revendications ni de la manière dont les personnes sont réprimées ni du traitement médiatique des manifestations. Mais depuis, une question s’est imposée à moi : demander plus de moyens pour l’école, d’accord, mais pour faire quoi ? Pour fabriquer quelle école ?
Il se trouve que je venais justement de lire une étude qui m’a passablement énervée.

Quand l’école fabrique des futur·es salarié·es prêt·es à l’emploi
Dans cette étude du Céreq sur les Programmes d’investissements d’avenir et le plan France 2030, on peut lire que plus de 2 milliards d’euros (près de 500 projets) sont alloués à un objectif : adapter l’offre de formation aux « métiers de demain ».
Sur le papier, ça paraît plutôt sensé. Mais approfondissons un peu.
On y apprend (si on ne le savait pas déjà) que depuis quelques années, les entreprises sont devenues des partenaires obligatoires dès la conception des projets. Elles participent au diagnostic des besoins, à la construction des modules de formation, au cofinancement et parfois même au pilotage. Dans certains cas, c’est une entreprise qui mène le consortium et orchestre toute la chaîne…
Une précision toutefois, parce que sinon, ce serait malhonnête de ma part : l’étude porte précisément sur la formation professionnelle et technique et pas sur l’ensemble de l’école. Mais c’est une tendance de fond (les stages de 3ème n’en sont-ils pas le reflet, d’ailleurs ?) qui émerge depuis quelques décennies et c’est ça qui m’inquiète – tout le monde commence à intérioriser ce modèle comme étant logique, normal, légitime, le seul à suivre…
Ce qui m’a le plus frappée, c’est ce que l’étude élude brillamment. On y parle de lourdeur administrative, de manque de moyens, de pérennité des financements mais pas un mot sur la finalité-même de cet objectif : est-ce qu’on a raison de faire ça, de faire rentrer les entreprises dans les programmes ?
L’école forme des salarié·es, ok. Mais si ça ne suffisait pas ?
Alors je me la pose, cette question. Qui forme-t-on, au juste ?
| On forme… | Ce que ça suppose | Ce qui manque si on l’oublie |
|---|---|---|
| un·e salarié·e | des compétences techniques, de l’employabilité | rien, c’est ce que le marché demande déjà |
| un·e citoyen·ne | esprit critique, culture, capacité à débattre… | une démocratie qui s’effrite |
| un·e adulte | résilience, maturité, empathie, respect de soi et des autres… | des personnes fragiles face aux crises |
Pour moi, les trois dimensions comptent autant les unes que les autres. Or une seule est sérieusement financée dans les dispositifs prévus.
Prenons une personne formée de A à Z pour la fabrication de batteries électriques. Dans quinze ans, l’industrie-pilote du moment aura changé. Sur quelles bases rebondira-t-elle ? Si on ne lui a transmis que des gestes et des référentiels calés sur les besoins d’hier, elle devient un canard sans tête qui court d’un secteur à l’autre au gré des besoins de main-d’œuvre. Drôle de promesse à faire à un·e jeune de seize ans.
L’Antipédagogue le formule très bien : si l’école est pensée avec les valeurs de l’entreprise, ses finalités sont dictées par l’économie libérale et le savoir n’a plus de valeur que par son utilité et sa productivité. Autant dire que l’émancipation intellectuelle passe à la trappe.
Montaigne avait déjà tout dit, il y a plus de quatre siècles, dans ses Essais (livre I, chapitre 26) :
« Une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. »
Quelques voix, depuis, n’ont pas cessé de le répéter. Martha Nussbaum, entre autres, alerte sur le sacrifice des humanités à l’employabilité immédiate. Christian Laval, dans L’École n’est pas une entreprise, décrit l’importation des logiques managériales dans l’enseignement public et ça fait froid dans le dos.
Dans mon métier, je le vois tous les jours : les personnes que j’accompagne ne viennent jamais me voir parce qu’il leur manque une compétence technique. Elles viennent parce qu’elles ne savent plus se respecter, créer du lien, encaisser un coup dur…
Alors oui, je vous pose la question frontalement : est-ce vraiment ça que vous voulez pour vos enfants ?
Et si on reparlait de la finalité ?
Heureusement, certain·es la posent, cette question. Pour preuve, cette interview de Laure Saint-Raymond pour l’Académie des Sciences qui a amassé des quantités phénoménales de données sur le sujet en trois ans de travail, cinq commissions et près de 200 auditions.
Son constat rejoint ce que j’entendais dans la rue : on débat sans cesse des moyens et des réformes ponctuelles, presque jamais de ce à quoi l’école sert. Sa réponse tient en deux piliers indissociables :
- L’instruction et l’émancipation intellectuelle : donner les connaissances, la pensée complexe, l’esprit critique
- La cohésion sociale et la fraternité : apprendre à écouter, dialoguer, vivre ensemble.
Les chiffres donnent à réfléchir. Près de la moitié des élèves disent avoir le sentiment de perdre leur temps à l’école. 19 % des lycéen·nes présentent un risque élevé de dépression. Et le bac ? 88 % des enfants de cadres l’obtiennent contrer 69 % pour les enfants d’ouvrier·ères et d’employé·es.
Ce n’est pas en alignant l’école plus étroitement sur les besoins des entreprises qu’on réglera ça.
Le rapport plaide pour une école robuste plutôt que simplement performante : des enseignant·es mieux formé·es et moins isolé·es, une évaluation qui aide à progresser au lieu de classer, une vraie découverte de toutes les voies dès le collège.
Une société qui ne forme que des salarié·es fabrique des gens interchangeables et fragiles. Une société qui forme aussi des citoyen·nes et des adultes équilibré·es a une chance de s’en sortir, y compris économiquement.
Les lycéen·nes qui bloquent leurs établissements réclament des moyens. Je voudrais qu’on leur réponde aussi sur le sens.
Et selon vous, à quoi sert l’école ?

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout ! J’espère que cet article vous a plu. N’hésitez pas à m’écrire dans la section « commentaires » vos réflexions sur ce sujet.
