Le développement personnel a construit tout un vocabulaire autour d’un seul objectif : s’améliorer. Discipline, objectifs, meilleure version de soi-même. C’est une belle promesse mais elle est difficile à tenir sur la durée. À l’inverse, on trouve des partisans de l’acceptation totale : il s’agit de s’accepter tel·le qu’on est, sans chercher à changer quoi que ce soit. Deux salles, deux ambiances, souvent présentées comme irréconciliables.
Dans cet article, je vous propose une autre lecture : celle d’un continuum entre ces deux pôles où le curseur est positionné en fonction des circonstances du moment, de la quantité d’énergie disponible, de notre âge, de ce que la vie nous fait traverser. On y explore d’abord ce que l’injonction à s’améliorer a de pesant puis pourquoi s’accepter sans nuance peut également être un piège.
Et pour naviguer entre les deux, une image simple issue de ma pratique du vélo : celle du vent qu’on utilise plutôt que de le combattre. Car parfois il nous pousse, et c’est le moment de tenter, d’oser, de s’améliorer. Mais parfois on l’a de face et là, le vrai courage consiste à ralentir, à accepter la situation et à se reposer. Une voie du milieu donc mais aussi une danse, un voyage perpétuel entre ces deux extrêmes.
S’améliorer, oui, mais jusqu’à quand ?
Le développement personnel a un côté irrésistible : il nous promet qu’on peut toujours faire mieux, être mieux, aller mieux. Et c’est vrai, en partie — personne ne prétend que rien ne doit jamais changer. Le problème n’est pas l’ambition de progresser, c’est la cadence qu’on nous impose (ou que l’on s’impose). Un podcast le matin, une routine du soir, un bilan de compétences, une thérapie, un régime, une nouvelle organisation avec Notion pour « optimiser sa semaine »… À force d’empiler les outils d’amélioration, on finit par avoir un deuxième métier : celui de travailler sur soi. Un métier non rémunéré où le bilan de performance est dressé tous les soirs par cette petite voix qu’on connaît toutes et tous trop bien : « Alors, t’as progressé aujourd’hui ? Nan ? T’es nul·le ! Tu n’arriveras jamais à rien… » et blablabla pendant des heures à s’auto-flageller.
En tant que psychologue, je pourrais vous citer des études sur les injonctions paradoxales (qui rendent fou), sur l’épuisement lié à l’auto-optimisation permanente, sur le lien entre le perfectionnisme et l’anxiété (et sur les risques réels de burn out). Je pourrais aussi vous avouer que j’ai, moi-même, un dossier nommé « routines à réviser » sur mon ordinateur. La théorie et la pratique, parfois, ce sont deux choses différentes.

Ce qui rend cette pression si épuisante, ce n’est pas le fait de s’améliorer c’est l’absence totale de répit. On ne nous dit jamais : « vous pourriez peut-être essayer d’arrêter d’optimiser votre sommeil ». On nous dit : « achetez mon dispositif, essayer mon app… » pour aller encore un peu plus loin, encore un peu mieux, pour atteindre encore une nouvelle version de vous-même, comme dans un jeu vidéo sans fin.
Résultat : beaucoup de personnes ne se reposent jamais vraiment. Elles changent simplement d’outil de développement personnel en pensant que cette fois-ci, ce sera le bon.
Ce qui est difficile à tenir, ce n’est donc pas l’idée de s’améliorer. C’est de le faire tout le temps, quelles que soient les circonstances — comme si notre niveau d’énergie, notre âge, notre histoire, n’entraient jamais en ligne de compte.
S’améliorer ou s’accepter : une fausse dichotomie
Face à cette fatigue, une autre voix se fait entendre, presque en miroir : « Acceptez-vous tel·le que vous êtes. Foutez-vous la paix ! Lâchez prise, aimez vos défauts, ne changez rien. » Le développement personnel version douce a, lui aussi, ses gourous.
Vous avez sans doute déjà croisé les deux versions dans vos recherches sur internet, parfois à quelques clics d’intervalle : un article qui vous explique comment « devenir la meilleure version de vous-même » en douze semaines, suivi d’un autre qui vous assure que « vous êtes déjà parfait·e ainsi ». Les deux promettent la paix intérieure. Les deux, pris au pied de la lettre, peuvent devenir des prisons.
Ces deux options sont souvent présentées comme un choix binaire, une sorte de test de personnalité : alors, « team amélioration » ou « team acceptation » ? Sauf que, dans la vraie vie, personne ne vit dans l’un ou l’autre camp en permanence. On est tantôt l’un, tantôt l’autre — parfois dans la même journée. Le matin, on décide de se lancer dans un défi sportif. Le soir, épuisé·e, on se dit qu’il faudrait surtout apprendre à s’accepter avec dix kilos de plus et zéro motivation. Ni l’un ni l’autre ne sont des erreurs.Vous connaissez la citation : « La vie, c’est ce qui arrive quand on avait prévu autre chose » ? Bah voilà, l’enjeu n’est donc pas de trancher entre les deux options mais d’apprendre à naviguer entre les deux sans s’y perdre. Et ça, c’est jouable.

Imaginez un curseur sur une ligne, qu’on peut déplacer, selon les jours, selon les périodes de la vie, entre ces deux pôles, sans culpabiliser (ne riez pas, je connais des gens qui culpabilisent parce qu’ils « ne savent pas » lâcher-prise) :
- d’un côté, la volonté de bouger, de tenter, d’apprendre, de corriger ce qui ne nous convient plus
- de l’autre, la capacité à dire « stop », à accepter ce qui est là, à se reposer, à attendre
Aucun des deux pôles n’est plus « vrai » ou plus « sain » que l’autre. Ce qui compte, c’est de savoir où se trouve le curseur aujourd’hui — et d’accepter qu’il bouge tout le temps.
Le vent, le vélo ou le courage d’ajuster sa vitesse
Pour rendre ce curseur plus concret, j’aime utiliser une image qui vient de ma pratique du vélo. Sur une route dégagée, il y a des jours où on a le vent dans le dos. On avance sans effort, on pourrait presque arrêter de pédaler (et on se sent fort comme Artaban). Et il y a des jours où on l’a de face, où chaque coup de pédale coûte deux fois plus cher qu’à l’accoutumée (et là, on se sent comme une m____).
Je ne suis pas une grande sportive mais suffisamment cycliste pour savoir une chose : le vent ne prévient pas. Il peut se lever d’un coup, en plein milieu d’une côte, juste au moment où on pensait avoir fait le plus dur.
Personne, sur un vélo, ne se dit que le vent de face est un échec personnel. On n’imagine pas un·e cycliste s’arrêter au bord de la route pour se persuader, en pleine tempête, qu’il ou elle doit simplement « positiver ». On adapte sa cadence. On mouline un peu plus, on change une vitesse et parfois on descend et on marche (enfin, moi je le fais). Ce n’est pas un renoncement : c’est du bon sens.
Et si on traitait nos périodes de vie de la même façon ?
Le vent, ici, c’est tout ce qui nous traverse sans qu’on l’ait choisi : la fatigue, une rupture, un deuil, une charge de travail trop lourde, mais aussi, à l’inverse, un regain d’énergie, une rencontre, une bonne nouvelle. On ne choisit pas le vent. On choisit comment on pédale avec.
Et je vous dis ça en toute humilité parce que, pendant très longtemps, j’ai fait exactement le contraire : quand le vent s’opposait à moi, j’essayais de pédaler plus fort et évidemment, je m’épuisais, comme une idiote jeune femme qui croyait être courageuse.

Et parfois, bien sûr, le vent change parce qu’on a simplement fait demi-tour. On part avec le vent dans le dos et logiquement on se retrouve à lutter contre lui sur le chemin du retour. C’est probablement la partie la plus difficile à accepter de la métaphore : personne ne roule dans une seule direction toute sa vie. Et c’est très bien comme ça — on n’a jamais vu personne s’excuser platement d’avoir dû mettre pied à terre dans une côte à 12 % (si ??).
S’améliorer quand le vent nous pousse
Il y a des périodes où le vent nous pousse. On a de l’énergie, de la disponibilité, une forme de curiosité pour la nouveauté. Ces moments-là sont propices pour s’améliorer et ce serait dommage de ne pas les utiliser pour le faire.
Cela peut prendre des formes très concrètes :
- se former à quelque chose qu’on repoussait depuis longtemps
- revoir son organisation de travail, sa manière de communiquer, ses limites
- se lancer dans un projet qui nous fait un peu peur
- soigner une relation qu’on avait laissée filer
- tester une nouvelle habitude sans en faire une religion jusqu’au-boutiste
- ou tout autre chose
Ce sont aussi, souvent, les périodes où l’on a envie d’être accompagné·e non pas parce qu’on va mal, mais justement parce qu’on se sent assez solide pour bousculer un peu les choses.
L’idée n’est pas de culpabiliser si on ne saisit pas chaque coup de vent favorable — on n’est pas obligé·e de sprinter à chaque fois que ça devient plus facile. Mais quand l’énergie est là, il serait dommage de la laisser filer sous prétexte qu’on a lu, quelque part, qu’il fallait « s’accepter sans rien changer ». Le vent dans le dos ne dure jamais éternellement ; autant en profiter tant qu’il souffle.
S’accepter quand le vent nous fait face
Et puis il y a les jours de vent de face. Ceux où on n’a plus la force de « travailler sur soi » et où la seule chose raisonnable, c’est de tenir le guidon et d’avancer doucement — ou de descendre pour marcher un moment.
Dans mon métier, je vois régulièrement des personnes s’excuser de vouloir ralentir, comme si demander du repos nécessitait une justification médicale en bonne et due forme. Or il n’y a rien à prouver. Un vent de face ne se négocie pas avec de la volonté : il se traverse (ou on s’arrête un instant, et c’est très bien ainsi). Ni faiblesse, ni échec — juste une pause qui redonnera, plus tard, la force de repartir.
Ces périodes sont plus difficiles à assumer, parce que notre culture valorise peu le ralentissement. On a vite l’impression, en levant le pied, de « se laisser aller ». Pourtant, accepter qu’on est fatigué·e, qu’on doute, qu’on a peur, ce n’est pas un renoncement : c’est s’ajuster de manière lucide à ce qu’on traverse. Le courage, dans ces moments-là, n’est pas de forcer contre le vent jusqu’à l’épuisement. Il est d’accepter de ralentir — sans que cela devienne, à son tour, une nouvelle injonction (« il faut savoir lâcher prise », « il faut apprendre à s’aimer »).
L’âge joue aussi un rôle qu’on sous-estime : ce qui était un vent favorable à 25 ans (l’énergie pour tout recommencer, la disponibilité pour bousculer sa vie) ne l’est plus nécessairement à 55, et inversement. Le curseur bouge avec le temps, pas seulement avec les circonstances du moment.
Courage doesn’t always roar. Sometimes courage is the quiet voice at the end of the day saying, ‘I will try again tomorrow.’ – Mary Anne Radmacher
Et si le vrai courage était de rester bancal·e ?
Si on résume : ni l’amélioration permanente, ni l’acceptation totale ne tiennent la route sur la durée. La première épuise. La seconde, poussée à l’extrême, peut devenir une façon de ne plus jamais bouger, même quand on en aurait la force et l’envie.
Et c’est vrai, ce n’est pas très confortable de rester bancal·e. On aimerait souvent une réponse définitive, un mode d’emploi, une certitude sur laquelle se reposer. Mais l’inconfort de l’ambivalence est peut-être le prix à payer pour rester vivant·e, plutôt qu’enfermé·e dans une posture.
Le vrai courage est peut-être ailleurs. Il est dans cette capacité à rester bancal·e, à ne pas prétendre qu’on a trouvé, une fois pour toutes, le bon dosage entre s’améliorer et s’accepter. À déplacer le curseur quand les circonstances changent, sans se juger pour l’avoir déplacé dans un sens ou dans l’autre. À accepter qu’on avance en crabe, un peu de travers, plutôt qu’en ligne droite parfaitement maîtrisée. Alors oui, c’est moins vendeur qu’une promesse de transformation totale mais c’est plus honnête.

Alors on danse…
Cet article ne se terminera pas par une méthode en cinq étapes ni par un plan d’action à cocher mais plutôt par une image (encore).
La voie du milieu, finalement, n’est pas un point fixe qu’on pourrait atteindre et où l’on s’installerait. Ce n’est pas une recherche de neutralité permanente entre les deux extrêmes. C’est plutôt une danse perpétuelle entre deux tentations : celle de se réparer sans fin et celle de ne plus jamais bouger.
Alors la prochaine fois que vous sentirez le vent tourner — dans un sens ou dans l’autre — peut-être pourriez-vous simplement vous dire : et si j’en profitais pour danser ?

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout ! J’espère que cet article vous a plu. N’hésitez pas à m’écrire dans la section « commentaires » vos réflexions sur ce sujet.
